Face à l’effondrement statistique de la transmission chrétienne en Occident et au défi de la profondeur doctrinale en Afrique, cet article analyse les causes de la désaffiliation religieuse. En s’appuyant sur le modèle biblique du Shema et sur les succès de transmission d’autres communautés, l’auteur propose cinq piliers concrets de l’exemple vivant à l’apologétique pour ancrer durablement la foi des générations futures.
Mots-clés : Transmission – Désaffiliation – Shema (Modèle Biblique) – Apologétique – Ancrage – Foi intergénérationnelle
Dans un monde en pleine mutation, un constat frappe les observateurs de la sociologie religieuse : la capacité à transmettre ses valeurs d’une génération à l’autre varie considérablement d’une communauté à l’autre. Aujourd’hui, nous devons regarder les chiffres en face, non pas pour nous décourager, mais pour réagir avec amour et humilité.
Le constat alarmant des chiffres (France et USA)
Parlons sans tabou. En France métropolitaine, l’INSEE indique qu’une part significative des adultes français (51% des 18-59 ans en 2019-2020) se déclare sans religion, en hausse par rapport aux années précédentes. Cela confirme la désaffiliation religieuse, notamment chez les non-migrants (58 %). Et seuls 8 % des catholiques fréquentent régulièrement un lieu de culte, contre un peu plus de 20 % des autres chrétiens, des musulmans et des bouddhistes, et 34 % des juifs[1].
Le Barna Group, qui documente les tendances religieuses depuis plus de 30 ans, révèle en 2019 que 64 % (18-29 ans) des jeunes américains ayant grandi dans une église et qui étaient actifs dans leur enfance ou leur adolescence finissent par s’en déconnecter[2]. Un sur dix seulement demeure ce que les chercheurs appellent un « disciple résilient ». Ce ne sont pas des chiffres inventés, ce sont des données répétées et vérifiées, aussi bien dans la francophonie que dans le monde anglophone.
Par ailleurs, une enquête menée en 2011 dans 25 pays auprès de 32 700 jeunes, interrogés sur les valeurs à transmettre à leurs enfants, révèle que seuls 4 % des jeunes français citaient la foi comme priorité éducative, contre 56 % dans certaines communautés de tradition religieuse forte[3]. La foi n’est plus une priorité éducative pour l’immense majorité de la jeunesse française. Ce chiffre dit quelque chose de profond sur l’effondrement de la conviction quant à la transmission.
Un constat inconfortable, posé avec amour
Un observateur extérieur qui fait beaucoup parler de lui ces derniers temps, l’essayiste Fergan Aziari, d’origine comorienne et issu d’une famille musulmane, auteur du livre L’Islam contre la modernité, remarque que les communautés musulmanes transmettent leur foi d’une génération à l’autre avec une efficacité que beaucoup d’Églises chrétiennes n’atteignent plus. Ce constat est confirmé par les données avancées par l’Insee, à savoir :
Les processus de transmission religieuse entre générations façonnent le paysage religieux sur le long terme : 91 % des personnes élevées dans une famille musulmane suivent la religion de leurs parents. Cette transmission est très forte aussi chez les juifs (84 %), elle est moindre chez les catholiques (67 %) et chez les autres chrétiens (69 %)[4].
Je veux être très précis sur ce que je ne dis pas : je ne dis pas que l’islam est une meilleure religion. Je ne dis pas que le contenu de la foi islamique est plus vrai que celui de la foi chrétienne — pas du tout. Je crois profondément que Jésus-Christ est le chemin, la vérité et la vie (Jean 14.6). Ce n’est pas le sujet.
Ce que j’observe, et que certains apologètes chrétiens comme Bruno Guillotin de Nour Al Saalam, ancien imam salafiste converti au christianisme, ont honnêtement relevé dans leurs échanges publics, c’est que certaines pratiques pédagogiques et communautaires de transmission de la foi sont significativement plus développées dans de nombreuses communautés musulmanes que dans de nombreuses églises évangéliques ou catholiques, aussi bien en francophonie que dans le monde anglophone. Cela doit nous interpeller, non pas pour imiter l’islam, mais pour retrouver ce que la Bible nous commande depuis toujours.
Le modèle biblique que nous avons abandonné
Écoute, Israël ! L’Éternel, notre Dieu, est le seul Éternel. Tu aimeras l’Éternel, ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton âme et de toute ta force. Et ces commandements que je te prescris aujourd’hui seront dans ton cœur. Tu les inculqueras à tes enfants et tu en parleras quand tu seras dans ta maison, quand tu iras en voyage, quand tu te coucheras et quand tu te lèveras. — Deutéronome 6.4-7
Ce texte, le Shema, est la prière fondatrice du peuple de Dieu. Et Dieu y donne un modèle de transmission qui n’a rien d’accidentel.
Remarquez d’abord l’ordre : ces commandements seront sur ton cœur. La transmission commence par l’authenticité du parent, du leader, du transmetteur. On ne peut pas transmettre ce qu’on n’a pas.
Remarquez ensuite quand la transmission a lieu : dans ta maison, en chemin, le soir, le matin ; autrement dit, partout, tout le temps, dans tout le flux normal de la vie. Ce n’est pas le modèle de l’heure de catéchisme du dimanche matin. Ce n’est pas le modèle de la prédication annuelle sur la famille. C’est un modèle d’immersion totale de la foi dans la vie quotidienne.
Comparons honnêtement :
Ce que la Bible prescrit | Ce que beaucoup d’Églises pratiquent |
La foi dans tous les espaces de la vie | La foi réservée au dimanche matin |
Les parents comme premiers transmetteurs | La formation spirituelle entièrement déléguée aux structures d’Église |
Une foi incarnée dans le quotidien | Une foi doctrinalement correcte, mais existentiellement compartimentée |
La Bible avait tout prévu. Nous avons simplement arrêté de la mettre en pratique sur ce point crucial.
Ce que le contraste révèle : trois observations
Je veux souligner trois réalités que le contraste met en lumière.
- La mémorisation comme ancrage. Dans les familles et les écoles coraniques, la mémorisation est une pratique structurée, valorisée et intégrée dès le plus jeune âge. Un enfant qui mémorise des sourates les porte en lui pour le reste de sa vie. En situation de doute, de crise ou de pression sociale, ces versets intériorisés constituent un ancrage. Les Psaumes, les Évangiles, les épîtres de Paul sont d’une profondeur et d’une beauté extraordinaires, mais combien d’enfants chrétiens les mémorisent-ils ?
- La communauté comme filet de sécurité identitaire. Dans de nombreuses communautés musulmanes, l’identité religieuse est renforcée par un réseau social dense : la famille, le quartier, les amis. L’enfant grandit dans un environnement où sa foi est confirmée par tous ceux qui l’entourent. L’enfant chrétien, lui, arrive souvent à l’université où sa foi est une anomalie. Si elle n’a pas été profondément ancrée, elle ne résiste pas.
- La transmission explicite et répétée des fondamentaux. Dans l’enseignement islamique traditionnel, les cinq piliers sont répétés et pratiqués quotidiennement. Chaque pratique renforce et réaffirme l’identité. À l’inverse, combien de chrétiens de la troisième génération pourraient expliquer clairement pourquoi ils croient que Jésus est ressuscité ? Combien ont des pratiques spirituelles quotidiennes et personnelles ?
Je ne critique pas pour critiquer. Je nomme les réalités parce que nommer les réalités est la première étape pour les changer.
5 pierres concrètes pour rebâtir la transmission
Voici maintenant cinq pierres concrètes pour reconstruire une transmission intergénérationnelle solide, non pas inspirées par l’islam, mais ancrées dans la Parole de Dieu.
1ʳᵉ pierre : L’exemple vivant avant le discours.
Souvenez-vous de vos conducteurs qui vous ont annoncé la parole de Dieu ; considérez quelle a été la fin de leur vie, et imitez leur foi. (Hébreux 13.7)
La transmission la plus puissante est celle de la vie. Un parent dont la foi se reflète dans les décisions difficiles, dans les épreuves comme dans la joie, transmet plus que mille sermons. La grande défaite de la transmission chrétienne, c’est l’hypocrisie perçue. Les enfants voient tout.
2ᵉ pierre : La Parole intégrée à la vie quotidienne. Le modèle du Deutéronome (en chemin, au coucher, au lever) se traduit concrètement par : la dévotion familiale quotidienne, même courte ; la prière au repas, pas seulement une formule ; la discussion des sujets de vie à la lumière de la Bible ; le verset du jour partagé dans le groupe WhatsApp de la famille.
3ᵉ pierre : La mémorisation comme fondement.
Je serre ta parole dans mon cœur, afin de ne pas pécher contre toi. (Psaume 119.11)
Apprendre des versets par cœur avec les enfants, jouer à les réciter, les afficher dans la maison, et faire de la mémorisation biblique une activité valorisée et joyeuse. Soyez créatifs.
4ᵉ pierre : Une communauté de foi comme une famille étendue. Les recherches montrent que les jeunes qui gardent la foi ont au moins cinq adultes chrétiens de référence en dehors de leurs parents. L’église locale n’est pas un service religieux ; c’est une famille étendue qui co-élève les enfants. Si votre Église ne joue pas ce rôle, quelque chose dans sa vie doit changer.
5ᵉ pierre : Répondre honnêtement aux vraies questions. L’enfant qui ne peut pas poser de vraies questions dans sa famille ou dans son église ira les poser ailleurs, et aujourd’hui, il y a des réseaux sociaux et des YouTubeurs athées prêts à répondre. En créant des espaces sûrs pour le questionnement, en disant « c’est une excellente question, cherchons ensemble », nous gardons les jeunes dans la conversation.
L’avertissement de l’histoire : Le cas de l’Afrique du Nord
Ce qui se passe en Occident doit servir d’exemple aux églises africaines et caribéennes afin de redoubler d’efforts dans la transmission fidèle et intergénérationnelle de la foi chrétienne, même si le thermomètre spirituel est très encourageant pour le christianisme africain. Afrobarometer (34 pays, 2019-2021) révèle que 95% des Africains s’identifient à une confession religieuse (54% chrétiens, 36% musulmans, 4% autres), avec seulement 5% sans religion ; la pratique reste élevée, surtout en Afrique subsaharienne[5].
L’histoire nous enseigne qu’une présence chrétienne majoritaire n’est jamais un acquis définitif. Les exemples de l’Afrique du Nord et de la Turquie sont, à cet égard, des avertissements solennels : ces régions, autrefois épicentres intellectuels et spirituels de la chrétienté (maisons de Saint Augustin ou des premiers Conciles), ont vu leur foi s’effacer presque totalement au fil des siècles.
Ce déclin n’est pas seulement le fruit de pressions extérieures, mais souvent la conséquence d’un manque d’ancrage local profond et d’une incapacité à adapter la transmission du message aux langues et aux cultures populaires, ce qui transforme une foi vivante en une simple identité culturelle vulnérable au changement. Pour contrer cette érosion, le Révérend Bukenya et ses collègues insistent sur l’urgence d’investir de manière significative dans l’apologétique (apprendre à expliquer pourquoi l’on croit) et la polémique chrétiennes (apprendre à discerner les erreurs des systèmes de pensée contraires)[6].
L’objectif n’est pas de nourrir des conflits, mais de fournir aux jeunes les outils intellectuels nécessaires pour comprendre et défendre la rationalité de leur foi. Dans un monde globalisé où le scepticisme universitaire et le pluralisme religieux sont la norme, et où le retour aux spiritualités ancestrales est scandé, une foi purement émotionnelle ou héritée ne suffit plus. Sans une formation rigoureuse des fondements historiques (comme la résurrection) et philosophiques du christianisme, les jeunes chrétiens se retrouvent désarmés face aux doutes et aux systèmes de pensée concurrents.
Le paradoxe actuel, notamment en Afrique, est celui d’une croissance numérique fulgurante qui masque parfois une faible profondeur doctrinale. Pour éviter le piège du « christianisme nominal », l’Église doit passer d’une croissance extensive à une consolidation intensive. Cela implique de créer des espaces où le questionnement est encouragé, où la doctrine est articulée de manière cohérente avec les défis de la modernité et où les leaders spirituels ou ecclésiaux sont considérés pour ce qu’ils doivent être, c’est-à-dire des serviteurs de Dieu, et non des gouroux. Comme le souligne le rapport de Lausanne (Séoul-Incheon 2024), la pérennité de l’Église repose sur sa capacité à former des disciples capables de répondre à leur espérance, garantissant ainsi que la foi ne soit pas seulement une religion de passage, mais un héritage solidement transmis aux générations futures.
Une question finale
Si demain vous disparaissiez, est-ce que vos enfants, vos petits-enfants, les jeunes que vous formez auraient une foi suffisamment ancrée pour tenir sans vous ?
L’islam ne va pas nous voler nos enfants. La sécularisation ne va pas les voler non plus. Ce qui risque de les perdre, si nous n’agissons pas, c’est notre propre négligence à l’égard de la transmission fidèle et équilibrée de l’héritage chrétien.
Ce que nous avons entendu, ce que nous savons, ce que nos pères nous ont raconté, nous ne le cacherons point à leurs enfants ; nous dirons à la génération future les louanges de l’Éternel, et sa puissance, et les prodiges qu’il a opérés. — Psaume 78.3-7
Ce n’est pas optionnel. Ce n’est pas un « plus ». C’est un commandement.
L’Église a la vérité la plus profonde du monde. Elle a la personne de Jésus-Christ, mort, ressuscité et vivant. Elle a la Parole de Dieu. Elle a le Saint-Esprit. Elle a de solides preuves historiques. Ce ne sont pas des ressources insuffisantes pour la transmission. Ce qui manque parfois, c’est l’urgence et la conviction que si nous ne faisons pas notre part, la génération suivante sera perdue.
Que cette urgence se réveille en nous aujourd’hui.
Quelle est, selon vous, la principale faiblesse de la transmission de la foi au sein de votre famille ou de votre Église ? Laissez votre réponse en commentaire ; je lirai et je répondrai.
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[1] Lucas Drouhot et al. La diversité religieuse en France : transmissions intergénérationnelles et pratiques selon les origines, Insee, 30/03/2023
https://www.insee.fr/fr/statistiques/6793308?sommaire=6793391
[2] Christian Leader. Les jeunes et l’Église : et maintenant ? Une interview avec Kyle Goings et Joanna Chapa sur les jeunes, leur foi et l’église, 1e novembre 2024
https://christianleadermag.com/fr/youth-and-the-church-what-now/
[3] Dominique Reynié. 2011, la jeunesse du monde
https://www.fondapol.org/etude/reynie-2011-la-jeunesse-du-monde-enquete-planetaire/
[4] Lucas Drouhot et al. La diversité religieuse en France : transmissions intergénérationnelles et pratiques selon les origines, Insee, 30/03/2023
https://www.insee.fr/fr/statistiques/6793308?sommaire=6793391
[5] Luyando Mutale Katenda. Confiance envers les leaders religieux en Afrique : Opportunité et défi en temps de crise, Dépêche d’Afrobarometer No. 536, août 2022
[6] Raymond L. Bukenya et al. Afrique : Rapport sur les régions anglophones, lusophones et hispanophones, Mouvement de Lausanne
L’éhttps://lausanne.org/fr/report/afrique-rapport-sur-les-régions-anglophones-lusophones-et-hispanophones
